TYPE E A GENÈVE PÉRIPLE À HAUT RISQUE
"Ah, tu es là au rendez-vous, ma belle !" semble susurrer William Lyons à "9600 HP". La voiture vient juste d'arriver d'Angleterre, après un périple de 1 200 kilomètres. (Jaguar Heritage)

TYPE E A GENÈVE, PÉRIPLE À HAUT RISQUE

1961 : Youri Gagarine est le premier homme à survoler la Terre à une altitude de 150 kilomètres. La nouvelle Jaguar Type E est pour sa part la première voiture de série à atteindre 150 miles à l’heure. Sa présentation en première mondiale, sur les bords du Lac Léman, fut tout sauf une sinécure. Flash-back.

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En 1948, Jaguar dévoilait au Salon de Londres, à Earls Court, le mythique roadster XK120, sous la forme d’une maquette à l’échelle 1/1. Sa commercialisation interviendrait seulement deux ans plus tard. Et c’est seulement en mars 1951 qu’apparut la version coupée, au Salon de Genève. Dix ans plus tard, la Type E entre en scène à son tour sur les bords du Lac Léman. Les hommes de Jaguar auraient sans doute préféré le grand raout londonien d’octobre 1960 mais leur dernière création n’était pas prête.  Adieu Londres, bonjour Genève donc. Avec une stature plus internationale que Earls Court, le salon helvète est finalement idéal pour Jaguar, qui destine sa nouvelle GT à une clientèle internationale bien au-delà de la perfide Albion, Amérique en tête.

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William Lyons, le boss de Jaguar et son directeur de la communication, Ernest Rankin, ont savamment orchestré le lancement de la « E Type ». Mais cette première mondiale ne va pas se passer sans quelques sueurs froides. Deux coupés gris métal – Lyons préfère cette carrosserie à l’ »open two seater » ou roadster –  étaient prévus, un pour le stand et un pour les essais. Las. Le délai pour les finaliser est juste. D’autant plus que l’équipe d’ingénieurs dédiée à la Type E est assez réduite, Lyons préférant affecter la majorité de son staff à la conception des berlines, qui ont toujours réalisé le gros des volumes et des profits depuis les débuts de Jaguar. La petite « E-team » a du pain sur la planche, moult détails restant à régler une fois les premiers exemplaires sortis de chaîne, comme l’étanchéité, la surchauffe moteur etc. Le premier fixed head coupé produit et cinquième Type E sortie de chaîne – châssis N° 885005 donc – est finalisé à temps pour être envoyé en Suisse.

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A la dernière minute…

La présentation à la presse est prévue le 15 mars 1961, veille de l’ouverture du salon, au restaurant du Parc des Eaux Vives, au bord du lac Léman. Lyons exige au dernier moment qu’en plus du coupé N° 885005 exposés à l’intérieur du restaurant, un autre coupé soit présent à l’extérieur pour les photos. Le seul disponible, immatriculé 9600 HP (châssis N° 885002) est le second coupé construit. Il a déjà été utilisé moult fois par Norman Dewis – l’ingénieur-essayeur en chef de Jaguar – puis prêté au magazine anglais The Autocar quinze jours avant le salon. Dépourvue de barre de calandre – c’est encore une pré-série -, la seconde auto à rejoindre Genève a donc quelques milliers de miles au compteur…  Vérifiée en urgence à Coventry, celle qui deviendra la plus célèbre des Type E sera acheminée à Genève par Bob Berry, l’attaché de presse de Rankin.

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Lyon

Jeudi 14 mars. Parti de Coventry à 19 heures, le jeune communiquant va effectuer une grande partie des mille deux cents kilomètres de nuit (!) et dans le brouillard. Filant à la moyenne de 110km/h – il n’y a aucune autoroute à l’époque, il ne rencontrera aucun pépin mécanique. Il arrive le lendemain à 11h40, à peine vingt minutes avant la présentation à la presse. Déposée directement au garage Fleury, importateur pour la Suisse, la GT est nettoyée et checkée en un clin d’œil. Jaguar avait donc pris un risque certain, mais un transport par camion aurait à l’évidence été trop long. Et délesté cet Harpagon de Lyons de quelques centaines de pounds inutiles… Ce convoyage express fut en quelque sorte un test grandeur nature quant à la fiabilité de la Type E.

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Eaux Vives

La diva se dévoile

Au Parc des Eaux Vives, les deux-cents journalistes conviés la veille de l’ouverture ont le souffle coupé devant une telle plastique. La surprise est double car ils s’attendaient à découvrir un roadster. Amusant : dans le dossier de presse, Jaguar n’hésite pas à affirmer que la Type E ne remplace pas la XK150. Sans doute pour écouler les derniers stocks de cette vieillissante descendante de la XK120…

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Eaux Vives Lyons 3 :
Capot bas ! Les flashes crépitent pour capturer le fauve – le six en ligne des XK150 S – qu’abrite le si long capot, qui représente quasiment la moitié de la longueur totale. (Archives M. Tona)
 

Les premiers jours du Salon, la demande pour essayer le coupé 9600 HP est telle que Jaguar décide – encore au dernier moment – de dépêcher à ses côtés un roadster, pour calmer l’appétit du public et des journalistes. Norman Dewis, en pleins tests de freinage avec le roadster de pré-série immatriculé 77 RW, reçoit l’ordre de Lyons de tout lâcher pour acheminer le véhicule à Genève illico. Arrivé à dix heures le lendemain matin, Dewis demande à Lofty England, ancien responsable du département compétition et désormais directeur après-vente, où est sa chambre d’hôtel. Il se voit rétorquer « Non, Norman, tu dois rejoindre tout de suite Berry pour les essais clients ! ». Les deux collègues effectueront d’innombrables tours de démonstration pendant les dix jours du Salon, se lançant dans une joute amicale. Embarquant leurs passagers pour des runs endiablés, ils dépasseront sur certaines portions les 200 à l’heure dans la campagne genevoise. Au grand dam de Mercedes et Ferrari qui s’évertueront en vain et en connaissant quelques avaries, à battre les temps des imperturbables Type E… Au terme du Salon, 9600 HP et 77RW auront parcouru plus de cinq mille kilomètres cumulés. A son retour à l’usine, Norman Dewis rédigera un rapport de cinq pages répertoriant tous les points restant à peaufiner avant la montée en production de l’usine

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Eaux Vives Lyons 2 : Sir Lyons prend la pose (Photo Jaguar Heritage)

La bombe E

La Type E fait un effet bombe à Genève, dont elle est incontestablement la vedette. Si elle est également présente sur le stand Jaguar, la XK 150 remisée à trois mètres du coupé E est presque ignoré. La Type E volera la vedette à toutes les nouveautés présentées… Malgré un stand assez basique avec pour seul luxe une épaisse moquette, le charme de « Lady E » opérera. Files d’attente ininterrompues – une pour l’admirer, une pour la commander et, à l’extérieur, une pour réserver son essai, bousculades fréquentes, on ne se s’ennuyait pas sur le stand britannique ! England, eut même peur qu’on ne « démonte » le coupé exposé. Au total, plus de deux-cents personnes signeront un bon de commande sans forcément l’essayer, ni sans savoir quand elles seraient livrées !

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Stand Jaguar Genève :

Sur le stand Jaguar, Sir William Lyons est entouré, à droite, par son ingénieur en chef, William Heynes, et Rudolf Uhlenhaut, son homologue de chez Mercedes-Benz, à gauche. (Jaguar Heritage)

Révolutionnaire !

La Type E était révolutionnaire à plus d’un titre, avec en particulier sa monocoque, sa suspension totalement indépendante et ses freins à disque inboard. Cerise sur le pudding, elle coûtait Outre-Manche à peine plus de 2 000 £, taxes comprises, soit 55 pounds de moins qu’une XK150. Capable d’atteindre 240 km/h – record pour une voiture de série, elle était même deux à trois fois moins chère que les Aston Martin et Ferrari concurrentes, pas plus rapides mais d’une image sans doute plus prestigieuse. Chez nous, le coupé démarrait à 40 000 F, soit trois fois le prix d’une DS. Pour une somme similaire, on trouvait au catalogue Porsche une “simple” 356 mues par un quatre-cylindres issu de la Coccinelle… Idole de toute une génération et icône des swinging sixties, la Type E était une voiture de rêve. Mais qu’une clientèle assez large pouvait se payer et conduire dans un certain confort et sans avoir forcément de notions de pilotage.

La Type E fait salon(s)

Quinze jours après Genève, la “XK-E” – dénomination de la Jaguar aux États-Unis – débarque à New-York. Ignorant les mises en garde de l’usine, l’importateur américain a choisi ce patronyme car les Type C et D étaient appelées “XK-C” et XK-D” Outre-Atlantique. La Type E devient la coqueluche du Salon américain et engrange plus de deux-mille commandes en trois jours. L’équivalent de toute une année de production ! Mieux : six sont vendues une demi-heure après l’ouverture, dont une à Frank Sinatra, qui s’écria : “I want this car and I want it now ! ». Pendant ce temps, Marilyn Hanold, playmate pour le magazine Playboy et future vedette de nanars comme Frankenstein Meets the Space Monster, roule des hanches dans sa robe aux reflets dorés, aux côtés du coupé “bronze” et du roadster exposés. 

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Salon de Paris

Le même mois, le coupé exposé sur le stand genevois est présenté par William Lyons en personne à Monte-Carlo, en présence du prince Rainier, possesseur de plusieurs Jaguar et de la princesse Grace. Elle joue encore les vedettes devant une sélection de clients marseillais avant de rejoindre Lyon. Au casino de Charbonnières, Charley Delecroix, l’importateur français, la présente à son plus important concessionnaire de province, Henri Peignaux. Suivront d’autres villes importantes, comme Lille et Strasbourg. Mais la Type E arrive au compte-goutte en France. Un seul exemplaire, un roadster, rejoint nos côtes en juin, alors que quatre-vingt-douze Type E quittent Coventry pour les USA ! En France, en dehors des passe-droits accordés à quelques stars et aux petits malins qui contournaient le contrôle des changes, les premiers clients “standard” ne seront livrés qu’à partir du mois d’octobre.

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Monaco

Au Salon de Paris, Jaguar expose un roadster et un coupé au Grand Palais, dernière année en ce lieu historique avant la migration à la Porte de Versailles. La Mk2 de Consten/Renel, doubles vainqueurs du Tour de France Auto, les accompagne. Chaussé de ses grosses lunettes, le général de Gaule se fait présenter par Delecroix celle dont le Tout-Paris semble s’enticher, de Françoise Sagan à  Johnny Hallyday, en passant par Claude François, le concessionnaire Ferrari (sic !) Charles Pozzi et Bernard Consten. Ce dernier sera, avec l’acteur Jacques Charrier, un des deux premiers clients français. Charrier avait d’ailleurs effectué un aller-retour express au Salon de Genève pour venir y essayer la Type E et se faire photographier par la presse. Tombant sous le charme de la Jaguar, celui qui était alors le mari de Brigitte Bardot n’était-il pas le mieux placé pour apprécier les courbes ?