BERLIET DAUPHINE (1938 – 1939) - Les dernières voitures lyonnaises.

BERLIET DAUPHINE (1938 – 1939) -Les dernières voitures lyonnaises.

Si le nom de Berliet est avant tout synonyme de poids lourds et de véhicules utilitaires, beaucoup, même parmi les amateurs d’utilitaires anciens ou des anciens chauffeurs routiers qui ont effectués une grande partie de leurs activités professionnelles au volant des camions Berliet, ont oublié ou ignorent même, parfois complètement, que avant-guerre, le constructeur lyonnais était aussi actif dans la production automobile et que, tout comme dans celle des utilitaires, elle y avait acquise, assez rapidement, une renommée certaine et y connue son heure de gloire.

BERLIET DAUPHINE (1938 – 1939) - Les dernières voitures lyonnaises.

Si la grande majorité des constructeurs automobiles français trouvent leur lieu de naissance dans la région parisienne, celle-ci, à la fin du XIXème siècle et au début du XXème siècle, n’était alors pas le seul centre de l’industrie et de l’automobile en France. Parmi les autres grandes villes française, celle de Lyon connaît aussi, à cette époque, un grand développement industriel et y voit naître et grandir de nouvelles entreprises. Parmi ces nouveaux entrepreneurs et industriels lyonnais qui ont très tôt compris l’intérêt technique et le potentiel que représentait l’automobile, sur le plan commercial. En France, la première automobile digne de ce nom, à savoir l’Obéissante, mise au point par Amédée Bollée, n’a fait son apparition qu’en 1875.

l’Obeissante

Le jeune Marius Berliet, né en 1866, issu d’une ancienne famille lyonnaise, est d’autant plus déterminé à franchir le pas et à réussir son entrée dans cette nouvelle industrie qu’il se sent frustré d’avoir « rater le coach » en ayant trop longtemps hésité à se lancer dans le domaine du vélo. Un moyen de locomotion dont il avait, là aussi, rapidement deviné le potentiel et le succès populaire qu’il allait rencontré. Comme il le confiera, en 1884, à l’un de ses cousins « J’ai raté la bicyclette, je ne raterai pas l’automobile ». Et les actes suivent la parole. Après plusieurs années à étudier la mécanique ainsi que les bases du fonctionnement d’une entreprise de construction automobile, il achève, en 1894, la fabrication de son premier moteur, un monocylindre horizontal. Une fois celui-ci terminé, il s’attèle alors à la réalisation de la voiture qui accueillera cette nouvelle mécanique. Celle qui sera la première automobile à porter le nom de Berliet effectue ses premiers tours de roues dès l’année suivante, se présentant sous la forme d’une voiturette à deux places avec les sièges disposés en tandem.

Marius Berliet Photo Fondation Berliet

Agissant avec prudence et aussi avec pragmatisme, Marius Berliet préfère toutefois faire réaliser, à la suite de cette première voiture, plusieurs autres prototypes afin de tester différentes solutions techniques et ainsi de pouvoir déterminer, de la meilleure façon, lesquelles seront les meilleures pour les futurs modèles qu’il entend produire. Après plusieurs années de recherches, de tâtonnements et aussi d’études du marché automobile, afin d’être certain d’y réussir son entrée, la production des premières Berliet commence en mars 1899.

Des débuts qui sont toutefois assez discrets et même fort timides, puisque seules six voitures seront vendues cette année-là. En ce qui concerne le personnel et l’outil de production, les débuts de la marque sont tout aussi modestes, puisque le premier se résume à Marius Berliet lui-même et à un seul et unique ouvrier, qui assurent, à eux deux, la fabrication des voitures. Laquelle est alors effectuée dans un petit atelier qu’il a réussit à louer, refusant de lui apporter toute aide que ce soit dans cette « aventure » et ne se privant pas non plus de lui exprimer son désaccord. A la mort de ce dernier, à peine quelques mois plus tard, Marius Berliet tourne alors, définitivement, le dos au monde de la filature et de la confection. Il en confie la gestion à son frère et se consacre alors pleinement et exclusivement à l’automobile.

Marius Berliet dans sa voiture, la Victoria n° 2. 1897. (Archives Fondation Berliet)

Si les premières années d’activités de la marque restent assez modestes sur le plan des chiffres de ventes (douze voitures, en tout et pour tout, vendues en 1900), c’est avant tout dû à des moyens de production qui, dans les premiers temps, restent encore fort modestes, bien plus qu’à un manque de succès auprès de la clientèle visée. Celle-ci ne tardera d’ailleurs pas à frapper à la porte de Marius Berliet, son travail acharné qu’il a mis dans l’étude et la fabrication de ses voitures, finissant finalement par porter ses fruits. Les automobiles Berliet étant bientôt reconnues et appréciées pour leur robustesse et leur qualité de construction, deux caractéristiques essentielles que l’on retrouvera également sur les poids lourds et autres véhicules utilitaires produits par la marque. Un développement qui va se poursuivre jusqu’à l’arrivée de la Première Guerre mondiale, en 1914.

Le déclenchement du conflit va toutefois permettre au constructeur lyonnais de poursuivre son développement et de connaître même un très grande et rapide ascension, la demande et les besoins en véhicules utilitaires étant énormes, que ce soit en ce qui concerne les camions destinés à amener les hommes et le matériel sur la ligne de front ou les ambulances destinées à évacuer les soldats blessés. Avec pour effet qu’au sortir de la guerre, l’entreprise de Marius Berliet est devenu un constructeur automobile de grande importance et surtout l’un des plus grands constructeurs de poids lourds en France. Une position de premier rang qu’elle réussira à conserver durant plusieurs longues décennies.

Parallèlement au secteur des véhicules utilitaires, la production automobile se développe elle aussi fortement, encouragée par la paix et la prospérité retrouvée que connaît la France des années 1920. Si le constructeur fait, comme il l’avait déjà fait avant la guerre, plusieurs incursions dans le domaine du haut de gamme, avec des modèles destinés à concurrencer les Delahaye, les Hotchkiss ou les Renault à moteur six cylindres, la plupart d’entre-eux ne rencontreront guère de succès, et c’est avant-tout avec ses modèles plus populaires à quatre cylindres que la marque rencontrera les faveurs de la clientèle. Si, tout comme pour ses poids lourds, les automobiles Berliet sont reconnues et appréciées pour leur solidité et la qualité de leur construction, c’est bien la branche utilitaire qui devient rapidement l’activité principale de la société, la branche automobile n’arrivant, elle, en terme de chiffres de production, qu’au second plan.

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Il est assez vrai de dire que les voitures produites par la marque sont à l’image d’une grande partie de la « bourgeoisie » lyonnaise, ainsi que des « notables de province » qui constitue la grande majorité de sa clientèle. A savoir assez conservatrice, discrète et « bien élevée ». Une philosophie et une personnalité qui reflète assez bien celle du fondateur de la marque. Marius Berliet s’affichant, en effet, ouvertement, comme « traditionaliste ». Catholique fervent, qui ne manque jamais la messe du dimanche, s’il est respecté et assez aimé par les cadres et les ouvriers de ses usines, il compte toutefois aussi ses détracteurs, qui, s’ils sont minoritaires, n’en sont pas moins parfois virulents. Certains n’hésitant d’ailleurs pas à l’accuser, en termes à peine voilés, d’antisémitisme. D’autres laisseront d’ailleurs entendre que c’est l’une des raisons pour lesquelles il refusera la proposition qui lui sera faite de reprendre le constructeur Citroën après la faillite de celui-ci en 1934. Il est vrai que ce « chrétien de souche » ne s’était jamais senti guère d’affinités avec ce Juif qui était un client assidu des tables de jeux. Des convictions, politiques comme religieuses qui, durant la Seconde Guerre mondiale et l’occupation de la France, par l’Allemagne nazie, l’amèneront à des actions et des prises de position qui, lors de la Libération, seront lourdes de conséquences, pour lui et surtout pour son entreprise.

Au milieu des années 1930, si le catalogue Berliet compte des versions « chiques » avec des carrosseries coupé et cabriolet, ce sont, évidemment, les berlines, les conduites intérieures ainsi que les versions commerciales qui constituent l’essentiel des ventes. Un nombre important des clients des automobiles Berliet, qu’ils soient commerçants indépendants ou employés comme chauffeurs au sein de grosses entreprises de transport routier, sont des utilisateurs, assidus des camions du constructeur lyonnais. En conséquence, il n’est pas vraiment étonnant, que, plus encore que la plupart des autres modèles de tourisme produits des constructeurs français, sont souvent utilisé, occasionnellement, comme véhicules utilitaires. Leurs propriétaires profitant évidemment, qu’elles soient dotées d’une robustesse digne de celles des poids lourds du constructeur pour s’en servir, plus souvent, que comme moyen de transport individuel ou familial, comme outil de travail « bon à tout faire ». Même si elles restent aussi des automobiles sûres et confortables.

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Etant donné la personnalité de leur créateur, de la « philosophie » qui a présidée à leur création ainsi que de la clientèle à laquelle elles sont destinées, il n’est guère étonnant non plus que les Berliet restent fidèles, tant sur le plan technique qu’esthétique, à un certain conservatisme, d’ailleurs ouvertement affiché. En ce qui concerne leur esthétique, on ne peut pas vraiment dire qu’elles versent, en effet, dans la « gaudriole », ni qu’elles fassent preuve, non plus, d’une très grande originalité. Leurs lignes « ultra-classiques », parfaitement consensuelles, ayant été conçues afin de rester parfaitement dans le rang, de ne dérouter et de ne déplaire à personne et, au contraire, de séduire la plus large clientèle possible. La lecture de leur fiche technique montre que, là aussi, les Berliet ne recherchent pas l’originalité à tous crins et restent fidèles à des solutions techniques parfaitement éprouvées, notamment en ce qui concerne la suspension en arrière qui restent fidèle à un essieu tout ce qu’il y a de plus rigide. Néanmoins, les modèles produits par le constructeur lyonnais ne sont pas, pour autant, totalement réfractaire à la modernité, comme le montre leurs moteurs à soupapes en tête, sa suspension avant à roues indépendantes ou encore sa direction à crémaillère.

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Si, au sein de leur catégorie, il est possible de trouver des modèles plus performants, la puissance et la vitesse de pointe affichées par les Berliet restent néanmoins dans la bonne moyenne. Au milieu des années 1930, le modèle-phare de la gamme est la Dauphine 11 CV, présentée à l’été 1934, qui reste dans la droite ligne de ses devancières, qu’il s’agisse des lignes de ses carrosseries comme de sa partie mécanique. Tout juste Marius Berliet et les dessinateurs du bureau d’études de la marque ont-ils accepter d’arrondir quelque peu les angles des carrosseries, d’incliner la calandre et le pare-brise, d’adoucir et de bomber légèrement le dessin des ailes et de la malle de coffre ainsi que de l’équiper de nouveaux phares en forme d’obus pour qu’elle puisse s’inscrire dans l’air du temps. La silhouette des Berliet apparaît, certes, déjà quelque peu désuète si on la compare à celle de la grande nouveauté de la production automobile française, la révolutionnaire Traction Avant Citroën, dévoilée au public à peine quelques mois auparavant.

Dans le secteur des poids lourds, ou des utilitaires en général, où, surtout à cette époque, l’innovation n’a jamais vraiment été un critère prépondérant pour garantir le succès d’un modèle et risquait même, au contraire, de rebuter la clientèle visée. Plus encore que dans le monde de l’automobile, dans celui des utilitaires, l’innovation technique ne faisait pas vraiment vendre. Les professionnels du transport routier ne jurant, au contraire, dans leur grande majorité, que cet archaïsme) sur le plan technique présentant, le grand avantage de mettre l’entretien et la réparation de ces utilitaires à la portée du premier mécanicien venu. Ainsi, n’importe quel chauffeur routier tombant en panne dans un village perdu au fin fond de la Lozère était en mesure de faire réparer son camion par le garagiste du coin et était assuré de pouvoir reprendre rapidement la route. Même s’il est vrai que, étant donné leur robustesse et leur fiabilité qui avait depuis longtemps fait leur réputation, les camions tombaient souvent beaucoup moins en panne que ceux de la concurrence.

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En cette seconde moitié des années 1930, où la mode et l’esthétique automobile évolue rapidement. Or, même si les Berliet ne s’adressait pas vraiment au même genre de clientèle que les Citroën, le constructeur lyonnais ne pouvait plus continuer à « rester dans sa bulle », en clair à demeurer dans un « superbe isolement » en continuant, obstinément, à ignorer la concurrence ainsi que les changements que connaissaient alors le marché automobile et, avec lui, les goûts et les attentes de la clientèle.

« L’immobilisme » dont la marque semblait persister à faire preuve, surtout en matière de style, comme cette indifférence manifeste envers l’évolution du marché et de l’esthétique automobile trahissait aussi qu’en cette seconde moitié des années trente, Marius Berliet commençait à se désintéresser du marché des voitures de tourisme et à songer à se recentrer sur celui, bien plus lucratif pour le constructeur lyonnais, des véhicules utilitaires. Il semble toutefois encore hésiter à franchir ce pas, estimant probablement que le « repli » de son entreprise sir la production des poids lourds risquerait de représenter, à certains égards, un « saut vers l’inconnu ». D’autre part, il a aussi conscience que même si, depuis un certain temps déjà, la production des utilitaires a clairement pris le pas sur celle des utilitaires. Même si, sur un marché français qui s’est vu, entre autres, profondément affecté et transformer par la crise économique qu’il a subi, au début de la décennie, les automobiles Berliet, bien qu’elles n’aient plus le même succès qu’auparavant, intéressent toujours une clientèle fidèle et suffisamment importante pour que Marius Berliet ne puisse vraiment se permettre de la négliger complètement.

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Si, au Salon de l’automobile de 1937, la Dauphine se voit rebaptisée Super Dauphine, cette nouvelle appellation ne fait cependant guère illusion, que ce soit auprès des observateurs de la presse automobile comme des clients de la marque. Ce « nouveau » modèle n’étant, en réalité, qu’un lifting, aussi léger que hâtif de sa devancière. Rechercher et faire l’énumération des différences entre les deux modèles s’apparentant un peu au « jeu des sept erreurs ». Seuls de nouveaux phares de forme plus allongée et plus bombée ainsi que des pare-chocs et une calandre au dessin légèrement revu la différencient, en effet, de sa devancière. Le bureau d’études comme la direction du constructeur a bien conscience qu’il devient urgent de réagir.

Néanmoins, comme Marius Berliet rechigne à consacrer des frais importants à l’étude et à la mise en production d’un modèle entièrement nouveau, lui et les cadres de l’entreprise décident alors de s’adresser à un autre constructeur pour la fourniture des carrosseries, qui seront alors montées sur les châssis des anciennes Dauphine et Super Dauphine et qui seront équipées, sous leur capot, de la mécanique maison. L’autre constructeur en question auquel Berliet a décidé de s’adresser n’est autre que Peugeot. Est-ce parce que Marius Berliet ont été séduits par les lignes des modèles de la marque au lion, ou, plus simplement, parce que, étant donné le succès qu’avait rapidement rencontré les représentantes de la lignée « fuseau Sochaux » auprès du public, c’était vers ces dernières qu’il fallait se tourner pour pouvoir créer, rapidement et à peu de frais, un nouveau modèle.

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Si la nouvelle génération de la Berliet Dauphine emprunte donc sa carrosserie à la Peugeot 402, cet emprunt ne concerne toutefois que ce que l’on appelle la cellule de l’habitacle, c’est-à-dire, dans le cas des voitures de la fin des années 30, à la partie qui commence au niveau du pare-brise et des portières avant, les panneaux de carrosserie ainsi que les autres éléments qui composent la proue de la voiture restant, eux spécifiques à la Berliet.

En plus de permettre de masquer ainsi que la carrosserie de la « nouvelle » Berliet Dauphine est en réalité celle de la Peugeot 402, le montage d’une partie avant au dessin spécifique avait aussi l’avantage de conférer à la Berliet une personnalité propre. Une personnalité qui, s’avère beaucoup plus classique que celle des Peugeot produites à la même époque.

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Avant le lancement des modèles de la gamme « fuseau Sochaux », il est vrai que, dans leur ensemble, les modèles de la marque au lion ne s’étaient jamais vraiment distinguer par une originalité ni un modernisme débordant et, au contraire, tout comme les Berliet, arboraient leur conservatisme presque comme un étendard. Si la présentation du premier des modèles de la lignée des Fuseaux, la 402, en 1935, avait d’ailleurs été une sorte de « révolution » au sein de la clientèle de la marque, cette « révolution » s’arrêtait toutefois à l’aspect esthétique, la 402, tout comme ses « soeurs », les 202 et 302, conservant, sur le plan technique, des « dessous » demeurant tout ce qu’il y a de plus « classiques ».

Berliet s’avérant toutefois encore plus conservateur que Peugeot, la marque lyonnaise a décidé, en passant commande à la firme de Sochaux pour la livraison des carrosseries de sa nouvelle Dauphine, de laisser de côté la face avant de la 402, certes très moderne mais aussi très insolite avec sa calandre chromée en forme de « masque d’escrime » derrière laquelle étaient regroupé les deux phares. Les nouvelles Peugeot de la gamme « 02 » sont sans doute, en tout cas, les modèles qui, au sein de la production française des années 30, illustrent le mieux l’influence du style américain sur l’industrie automobile européenne. Une influence qui perdurera et se renforcera d’ailleurs après la guerre. Un bon exemple, pour rester dans l’automobile française et dans les productions de la marque au lion, en est la Peugeot 203, dont le style a, manifestement, été fortement inspiré par celui des voitures américaines contemporaines.