Cinéma : H.B. Halicki, le père de la vraie Eléonore
Cinéma : H.B. Halicki, le père de la vraie Eléonore

Cinéma : H.B. Halicki, le père de la vraie Eléonore

Cinéma : H.B. Halicki, le père de la vraie Eléonore
Cinéma : H.B. Halicki, le père de la vraie Eléonore

Pour la majorité des gens, Eléonore est une Ford Mustang Fastback modifiée, conduite à l’écran par l’acteur Nicolas Cage dans le film ’60 secondes chrono’ (Gone in 60 seconds). Sorti en 2000, celui-ci est en réalité le remake d’un film de 1974, bien moins connu sous nos contrées, ‘La Grande Casse’ (également titré Gone In 60 seconds aux Etats-Unis), où le rôle d’héroïne à quatre roues est déjà tenu par une Mustang. Point de Shelby ici, puisque c’est une Mach 1 qui tient la vedette. C’est elle, la véritable Eléonore.

L’article pourrait très bien s’arrêter là. Mais ce serait un peu court… Car l’intérêt de rétablir la véritable identité d’Eléonore tient ailleurs. Elle tient avant tout à la passion d’un homme pour l’automobile. Henry Bernard ‘H.B.’ Halicki, qui s’est lancé avec ses propres deniers dans l’aventure cinématographique avec Gone in 60 seconds en 1974. Ceci mérite bien un retour sur le parcours hors normes d’un homme qui l’est tout autant.

H.B. Halicki, ou le self-made man américain… avec la mécanique comme passion

Né le 18 octobre 1940 à Dunkirk dans l’état de New York, Henry Bernard fait partie d’une fratrie de treize enfants. Ses parents d’origine polonaise attribuent à chacun des enfants un surnom. Pour H.B., ce sera « Toby », surnom qui viendra se substituer à Henry Bernard non seulement auprès de sa famille, mais aussi auprès de ses amis. Toby a en lui la passion de l’automobile. Et pour cause. Ses parents travaillent en effet dans le domaine du dépannage automobile. Normal dès lors que le jeune Toby s’intéresse très rapidement à tout ce qui possède quatre roues. Dès l’âge de dix ans, il apprend à conduire et se montre rapidement très érudit en matière de voitures. Plus tard, il quitte la côte Est des Etats-Unis pour la côte Ouest, suite à la mort de deux de ses frères. Là, il travaille dans une station service californienne, à Gardena. Et c’est à l’âge de seize ans qu’il commence à collectionner les voitures. Une collection qui prendra d’ailleurs peu à peu une ampleur inédite, débordant sur le domaine des jouets et des voitures miniatures. A peine âgé de 17 ans, Toby Halicki dirige déjà un atelier de carrosserie, et se met en cheville avec une compagnie d’assurance pour de menues réparations sur des véhicules récents. Petit à petit, Toby se construit un empire à quatre roues : à vingt-et-un ans, il se lance dans le business de la récupération de pièces. Et en parallèle se lance également dans l’immobilier et dans la création de casses automobiles.

Cinéma : H.B. Halicki, le père de la vraie Eléonore
Cinéma : H.B. Halicki, le père de la vraie Eléonore

Ayant des vues hollywoodiennes, Toby Halicki joue dans un premier film, Love Me Deadly, avant de se lancer en 1974 dans le grand bain avec son propre film, Gone In 60 Seconds (traduit en français par La Grande Casse). Malgré ses affaires florissantes dans tous les domaines, Toby tient à faire plus que de se cantonner au simple rôle de producteur : dans Gone In 60 Seconds, il tient non seulement ce rôle, mais aussi celui de directeur et également de personnage principal. Le scénario du film, finalement simpliste, est prétexte à un gigantesque jeu de casse-auto dont le point climax est la poursuite de fin, entre une Ford Mustang Mach 1 et la quasi-totalité des forces de police de Californie. La durée de ladite poursuite laisse rêveur : 40 minutes… Oui oui, vous avez bien lu, Bullitt ou plus près de nous Ronin peuvent se rhabiller… Quarante minutes d’une poursuite effrénée, des rues de San Francisco à sa périphérie, durant laquelle la fameuse muscle-car subira tous les outrages possibles et imaginables. Dans le film, le personnage principal, Mandrian Pace, est expert pour les assurances. Profession honorable pour masquer une activité bien plus lucrative de voleur de voitures. Et en l’occurrence, un émissaire sud-américain lui demande de dérober 50 véhicules dans un délai très court. Et pas n’importe quels véhicules. Rolls-Royce, De Tomaso Pantera, Citroën SM, Ferrari, Ford Mustang, ou encore camion Kenworth et voitures des plus exotiques.

Le roi de la casse

C’est suite à ce premier film que Toby Halicki sera surnommé « Le roi de la casse ». Un nouveau surnom pas du tout sous-dimensionné, car TOUTES les voitures présentes dans le film font partie de la collection personnelle de Halicki. Mêmes les voitures de police… Afin de mesure le degré d’implication de l’homme dans le film, sachez que c’est lui-même qui pilote la Mustang Mach 1 durant toute la poursuite finale. Et que lors de celle-ci, la Mustang rate une sortie d’autoroute et s’encastre dans un poteau. Sonné, le premier réflexe d’Halicki n’est pas de savoir comment il va… Mais tout naturellement de demander si la prise est bonne ! Au total, ce ne seront pas moins de 93 voitures qui seront détruites lors de cette fameuse poursuite finale. Qui se termine par un saut de 4 mètres de haut (et 39 mètres de long…) au-dessus de carcasses de voitures. Parmi les autres morceaux savoureux du film, notons aussi l’apparition en guest-star de Parnelli Jones. Vainqueur entre autres de l’Indy 500 en 1963, ce pilote très connu outre-Atlantique apparaît sur la pellicule en tant qu’invité d’honneur. Et se fait pour la circonstance voler son Ford Bronco, celui-là même qui dans la vie réelle lui permit d’engranger de nombreuses victoires de classe aux Baja 500 et 1000…

Cinéma : H.B. Halicki, le père de la vraie Eléonore
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Quant à la fameuse Ford Mustang, si elle ressemble à une Mach 1 de 1973 à l’écran, il s’agit en réalité d’un modèle 71 profondément modifié. Le terme est bon, puisqu’il aura fallu plus de 250 heures de travail pour préparer l’imposante américaine aux tortures qu’elle subit dans le film. Ainsi, un arceau de sécurité semblable à ceux utilisés en Nascar et un harnais ont été installés pour protéger Toby durant les cascades. La transmission a été attachée à la coque, et des plaques de protection ont été montées sur le châssis. Et il se dit qu’Halicki aurait également modifié le moteur de sorte à le rendre plus performant…  Au final, il n’aura fallu qu’une seule Mustang pour couvrir l’intégralité de la poursuite, chose inimaginable dans des superproductions modernes. Six ans avant Gone In 60 Seconds, même Steve McQueen dans Bullitt avait eu recours à deux exemplaires de la muscle-car de Dearborn…

Cinéma : H.B. Halicki, le père de la vraie Eléonore
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Huit ans plus tard, Halicki remet le couvert avec The Junkman, sorti en 1982. Il frappe encore plus fort, avec un record de 150 véhicules (voitures, motos, camions, bateaux et avions) détruits durant les 1 heure et 36 minutes du film. Une performance d’ailleurs inscrite dans le Guinness des records. La première poursuite, qui occupe d’ailleurs la majeure partie de la pellicule, oppose le personnage campé par Halicki dans un Cadillac Eldorado 1979 à un essaim de tueurs en motos, voitures et avions. Dans la seconde, qui prend place peu avant le clap de fin, la Cadillac laisse place à une Chevrolet Corvette C3 1981, cette fois-ci aux prises avec la police locale. Moins connu que La Grande Casse sous nos latitudes (The Junkman est sorti en France sous le titre La Grande Casse 2), ce deuxième film d’Halicki met encore plus en avant sa collection personnelle de véhicules et de jouets. Ainsi, le temps d’une séquence, son personnage tente d’échapper à ses opposants dans une partie de cache-cache au sein de sa propre demeure, en Californie.

Et là, on en prend réellement plein les yeux : alors que dans Gone In 60 Seconds, les véhicules personnels de Toby sont ‘froidement’ rangés en épi dans un hangar, on découvre ici un décor digne du far-west dans lequel s’amoncellent quantités de jouets (notamment des modèles réduits), et surtout de voitures ! Dino 246 GTS, Ferrari 365 GTB/4, Mercedes Benz 300 SL Gullwing ou encore Buick Roadmaster Skylark comptent ainsi au nombre des joyaux conservés dans sa collection. Mais à côté de cela, on aperçoit également plus ou moins furtivement certaines raretés :  Iso Fidia de 1969, Packard Caribbean 1953, ou encore Bentley S1 Continental.

Cinéma : H.B. Halicki, le père de la vraie Eléonore
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Victime de sa passion dévorante…

Dernier volet de la trilogie, Deadline Auto Theft sorti en 1983. Celui-ci n’est pas à proprement parler un vrai nouveau long-métrage, puisqu’il mixe bon nombre de scènes issues notamment de Gone In 60 Seconds et de The Junkman. A noter que le film démarre, tout comme le précédent, sur les chapeaux de roues. Après avoir dérobé un hélicoptère grâce à un complice, le héros (Halicki, toujours lui) se fait déposer sur un parking proche du paquebot Queen Mary pour dérober une auto atypique : une Bricklin SV-1, coupé sportif à l’histoire tumultueuse et assemblé au Canada.

 En août 1989, alors qu’il travaille sur la suite de Gone In 60 Seconds, H.B. Halicki trouve hélas la mort. Alors qu’un camion doit percuter les supports d’une tour à eau, causant l’effondrement de celle-ci, l’un des câbles retenant ladite tour lâche prématurément et vient endommager un poteau téléphonique, qui s’écroule à son tour sur Toby. Ironie du sort, c’est à Buffalo dans l’état de New-York, et proche de son Dunkirk natal, qu’Henri Bernard Halicki trouve la mort… L’une des rares scènes existantes de ce qui aurait dû être Gone In 60 Seconds 2 met en scène un étrange véhicule de la police, en forme de pyramide. Celui-ci, au ras du sol, permet à Halicki de ramasser les voitures sur son chemin et de les faire voler comme des fétus de paille… Des années plus tard, dans Fast and Furious 6, le méchant Owen Shaw échappera à la police londonienne et à la bande de Dominic Torretto au volant d’un engin similaire… L’autre met en scène un camion Freightliner dans les rues locales, détruisant tout sur son passage. Et dans un court passage, on peut apercevoir la fameuse Mustang Mach 1 héroïne du premier volet de Gone In 60 Seconds. Avec les blessures qu’elle a subies durant le tournage…

Cinéma : H.B. Halicki, le père de la vraie Eléonore
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En 2000, un accord est trouvé afin qu’un remake du Gone In 60 Seconds original voit le jour. Aux commandes, Dominic Sena. Un cinéaste qui connaît bien Toby Halicki pour avoir été caméraman lors du tournage de The Junkman au début des années 80. Exit la Ford Mustang Mach 1, place à une Shelby GT350 modifiée grâce notamment à un kit carrosserie et l’ajout d’un kit NOS (protoxyde d’azote). Exit aussi le personnage de Mandrian Pace campé en 1974 par Toby, bienvenue à Memphis Raines, incarné à l’écran par Nicholas Cage. Un acteur d’ailleurs qui possède un beau palmarès en matière de possessions automobiles : Lamborghini Miura SVJ, Ferrari 250 GT California Spyder ou encore Jaguar Type D ont fait partie de sa collection personnelle. L’homme, par ailleurs neveu du réalisateur Francis Ford Coppola, est également réputé pour avoir exécuté la majeure partie des cascades du film lui-même. Succès populaire (le remake a récolté 237 millions de dollars de recettes, pour un budget estimé à 90 millions), celui-ci rend globalement hommage au Gone In 60 seconds original. Globalement seulement, car la poursuite finale dure hélas moins longtemps que celle de 1974… Et que cette fois, l’équipe vole les cinquante voitures en une seule nuit.

Il est dommage qu’Henry Bernard Halicki ne soit pas plus connu, même dans le cercle des amateurs d’automobiles. Que ce soit pour sa fantastique collection, malheureusement aujourd’hui dispersée, ou pour son œuvre cinématographique certes perfectible (n’attendez pas de dialogues recherchés façon Audiard ou de plans à la Godard…) mais transpirant l’amour de la belle mécanique. Plus encore, c’est la capacité de l’homme à tout faire par lui-même sans attendre quoi que ce soit des autres qui force le respect. Toby le disait lui-même, « si vous voulez que les choses soient bien faites, faites-les vous-même ». Aujourd’hui, c’est grâce à sa veuve, Denice, que son héritage continue. C’est notamment grâce à elle que la trilogie de Toby est ressortie en DVD, et c’est grâce à sa pugnacité que le remake de Gone In 60 Seconds a pu voir le jour…

Nos plus vifs remerciements à Denice Halicki, la veuve de Toby, ainsi qu’à son partenaire Michael Leone pour leur aide précieuse dans la réalisation de ce sujet et la fourniture des photos l’illustrant.

Texte Thomas Roux

Photos DR, Denice Halicki, Michael Leone

D’autres histoires : https://www.retropassionautomobiles.fr/2020/03/saratoga-springs/