VOISIN C25 AERODYNE – Comme un avion sans ailes.

Voisin C20

VOISIN C25 AERODYNE – Comme un avion sans ailes.

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, suivant en cela l’exemple de plusieurs autres pionniers de l’aviation en France, Gabriel Voisin décide de reconvertir son usine d’Issy-les-Moulineaux dans la production d’automobiles de prestige. Toutefois, contrairement à d’autres avionneurs qui choisissent de poursuivre leurs activités dans l’aviation, tout en se diversifiant également dans celui de l’automobile, Gabriel Voisin, lui, a décidé d’en tourner la page.

Mascotte Voisin sur un modèle C25

D’une part, la guerre est maintenant terminée et beaucoup sont convaincus, ou espèrent, que ce conflit meurtrier, qui a ravagé l’Europe pendant quatre ans, sera le dernier. C’est pourquoi cette guerre sera surnommée à l’époque « La der des ders ». Beaucoup croient alors fermement en une paix durable et même définitive, tant parmi les dirigeants et la classe politique, qu’au sein de la population, la nécessité de disposer d’une force armée, en tout cas d’une armée de l’air, n’apparaît alors plus nécessaire ou même utile (contrairement aux « armées classiques », c’est-à-dire l’Armée de terre ou la Marine).

Un jugement ou une conviction sans doute due au fait que l’avion est alors une invention encore très récente : lors du déclenchement de la guerre, en 1914, cela faisait, en effet, onze ans à peine que les frères Wright avaient réalisé le premier vol en avion à bord d’un biplan de leur fabrication, et, s’il a assez rapidement su démontrer son utilité au cours des hostilités, aux yeux de certains, tant parmi les dirigeants politiques que les chefs militaires, il n’a pas autant fait ses preuves que l’automobile ou, plus encore, les navires de guerre. De ce fait, si, en France comme au sein des autres pays sortis vainqueurs du conflit, l’Armée de l’air (ou le corps d’armée qui en tient lieu), si elle n’est pas pour autant dissoute, verra toutefois, peu de temps après la signature du Traité de paix, son importance fortement diminuée et même, dans certains cas, presque réduite à la « portion congrue ».

D’autre part, ce qui avait, avant tout et surtout, intéressé Gabriel Voisin dans l’aviation, outre la nouveauté, la possibilité d’inventions et d’innovations, qu’il y avait dans ce domaine, c’était tout ce qui touchait à l’aspect technique, aux exploits et autres records en tout genre que promettaient ces « incroyables machines volantes », appelées ainsi familièrement à l’époque. Lorsqu’il décida de devenir constructeur d’avions, Gabriel Voisin n’avait alors à aucun moment envisagé que les engins volants puissent un jour être utilisés comme des engins de guerre. Pacifiste convaincu, c’était d’abord et avant tout contraint et forcé par les représentants du Gouvernement français qu’il mit les installations et le personnel de son usine au service de l’effort de guerre. Ils se retrouveront alors, comme quasiment tous les industriels français, qu’ils soient constructeurs d’avions, d’automobiles ou autres, en quelque sorte, sous tutelle par les pouvoirs publics. Une tutelle qu’il trouvera rapidement d’autant plus insupportable que les représentants du gouvernement et de l’armée ne se priveront pas d’intervenir, de façon aussi régulière qu’intempestive, dans le fonctionnement de son usine, lui imposant souvent des restrictions de toutes sortes et l’empêchant de faire évoluer ses moteurs et ses avions comme il l’entendait.

C’est donc avant tout pour cela que, comme tous les français (mais pas pour les mêmes raisons), il accueillera la signature de l’armistice, en novembre 1918, avec un immense soulagement et qu’il se fera un plaisir, dès le lendemain même, d’interdire l’entrée de son usine à ces représentants du gouvernement dont il n’avait jamais réussi à accepter la présence, ni à supporter les interférences. Comme il l’écrira d’ailleurs plus tard dans ses mémoires : « Le 12 novembre 1918, après avoir rayé de ma vie tout ce que j’avais pu connaître de joies et de dégoûts dans l’aviation, je mis immédiatement à exécution le projet que je caressais depuis un an : j’allais, à l’image d’André Citroën, convertir mon usine de fournitures de guerre en usine de fabrication automobile ».

Une reconversion que Gabriel Voisin entame alors sans guère de regrets ni de nostalgie, et même avec enthousiasme et une grande confiance dans l’avenir. La première automobile à porter le nom de Voisin, la C1, n’a toutefois pas été conçue par ce dernier ni par les ingénieurs de l’usine d’Issy-les-Moulineaux. Cette voiture, une 18 CV équipée d’un moteur à distribution sans soupapes a, en effet, été conçue par l’ingénieur Louis Dufresne à la demande d’un certain… André Citroën ! Ce dernier a en effet fait bâtir, sur le quai de Javel, une immense usine qui, durant la guerre, a produit par milliers des obus qui ont été utilisés par l’Armée française sur les champs de batailles. Au moment de réfléchir, lui aussi, à sa reconversion, il avait d’abord songé à concurrencer les constructeurs de prestige comme Rochet-Schneider ou Delaunay-Belleville. Toutefois, en cours de route, il décide de changer son fusil d’épaule, ayant, en effet, pressenti que l’avenir de l’automobile (en France comme ailleurs) n’était pas (ou, en tout cas, plus uniquement) à la voiture de luxe. Il pense désormais, tout comme Henry Ford aux Etats-Unis, que l’avenir appartient, au contraire, à des modèles populaires construits en grande série. Il s’adresse alors, pour cela, à Jules Salomon, qui avait conçu, avant la guerre, les modèles de la marque Le Zèbre (qui furent parmi les voitures populaires les plus prisées au début du XXème siècle) en lui demandant de se pencher sur l’étude d’une nouvelle voiture populaire moderne. Celle-ci sera dévoilée au premier Salon automobile parisien d’après-guerre, en octobre 1919, sous le nom de Citroën Type A et sera la première voiture française construite en grande série, à l’image de la Ford T aux Etats-Unis.

Voisin C1

VOISIN C25 AERODYNE – Comme un avion sans ailes.

Conséquence de ce changement de stratégie, Citroën revend alors le projet de sa 18 CV sans soupapes à Gabriel Voisin. Lequel est sans doute assez content et satisfait de pouvoir ainsi, pour ses débuts en tant que constructeur automobile, faire l’acquisition d’un modèle dont la conception est déjà entièrement achevée et qui est donc, en l’état, prêt à être produite. Pour ses débuts dans le monde de l’automobile, Gabriel Voisin va bientôt recevoir un honneur prestigieux et fort recherché, celui de fournisseur officiel de la présidence de la République. Dès le début des années 1920, ses modèles C1 et C3 feront, en effet, partie du parc automobile de l’Elysée et, à ce titre, transporteront les présidents Millerand et Doumergue lors de leurs déplacements officiels. Néanmoins, à partir de la seconde moitié des années 1920, les Voisin se verront supplantées par les modèles de haut de gamme du constructeur Renault, les 40 CV et Reinastella à moteur six et huit cylindres. Outre les présidents français, un certain nombre de personnalités du monde du show-business vont aussi être séduites par la personnalité et l’avant-gardisme des automobiles Voisin. Parmi celles-ci figurent notamment Maurice Chevalier, Mistinguett ou encore Joséphine Baker.

Voisin C1 Présidentielle

De tous les avionneurs qui ont choisi de se reconvertir dans l’automobile, au lendemain de la guerre, Gabriel Voisin sera, non seulement l’un des plus connus, en marquant d’une empreinte profonde le monde automobile de son époque, mais aussi, à l’image d’ailleurs de ses créations, par sa personnalité, le plus original et le plus exubérant. Par rapport à la grande majorité de ses concurrents (y compris celles produites par des constructeurs issus du monde de l’aviation, comme Farman ou Hispano-Suiza) qui restent, en tout cas sur le plan du style, dans les canons classiques de l’automobile de l’époque (encore assez largement inspirés du style des véhicules hippomobiles du siècle précédent), Voisin, lui, va innover et entend bien se démarquer du reste de ses contemporains. Il décide alors d’appliquer à l’automobile un grand nombre des principes issus de l’aéronautique. « Vingt ans d’aviation m’avaient permis d’appliquer l’aérodynamique dans mes formes », expliquera-t-il plus tard. Une application des règles en vigueur dans l’aviation sur les automobiles qui sortent de ses usines, et qui l’amènera rapidement, entre autres, à décider de se charger lui-même de la conception et de la réalisation des carrosseries qui équiperont ses voitures.

Voisin C14

Une démarche assez nouvelle et inhabituelle, à une époque où la grande majorité des constructeurs de voitures de luxe ne vendent leurs modèles que sous forme de châssis nus et que le client, une fois celui-ci acheté, doit ensuite se charger de faire habiller par le carrossier de son choix. Celles-ci sont, évidement, entièrement réalisées à la main, il faut ainsi, au minimum, plusieurs semaines, voire plusieurs mois, pour la réalisation de la carrosserie. De plus, il n’a jamais vraiment apprécié les méthodes de réalisation « traditionnelles » auxquelles ont alors recours la quasi-totalité des carrossiers de l’époque qui utilisent encore des structures en bois pour l’armature de la carrosserie. Gabriel Voisin ne goûte non plus guère le style de la plupart des voitures de l’époque qui, il est vrai, au fil des années, versent de plus en plus dans le « baroque ». À ses yeux, la carrosserie incarnait d’ailleurs, sur bien des points, le côté le plus « superficiel » de l’automobile et que celle-ci n’était, souvent, que « une belle occasion de jeter de la poudre aux yeux ». En esprit visionnaire, à l’avant-gardisme assumé, et en homme pragmatique, Gabriel Voisin estime que la forme doit être dictée par la fonction et que, en conséquence, les lignes de chacun des éléments de la carrosserie (qu’il s’agisse du capot ou des ailes comme de la cellule formant l’habitacle) doivent être conçues avec la recherche d’une réelle utilité pratique, que ce soit en ce qui concerne la facilité de montage ou de réparation ou, plus tard, l’efficacité dans le domaine de l’aérodynamique (un élément qui deviendra d’ailleurs l’une des caractéristiques essentielles des automobiles au cours de la décennie suivante).

Pour ce constructeur qui porte sa singularité comme un étendard, beauté doit toujours rimer avec simplicité. Au vu des modèles qu’il a créé durant l’entre-deux-guerres, il a sans doute très vite fait sienne la célèbre citation de Le Corbusier « Tout ce qui est fonctionnel est beau ». Ce qui n’est d’ailleurs pas vraiment un hasard, puisque le célèbre architecte, créateur (entre autres) des premiers immeubles de logements multiples (autrement dit, les HLM) était un grand ami de Gabriel Voisin. Si, dans leurs premières années, les Voisin affichent encore un classicisme de bon aloi, se contentant simplement de proposer, en quelque sorte, sur le plan esthétique, une version « épurée » des autres voitures de l’époque, la recherche constante de la « pureté esthétique » et de l’efficacité aérodynamique « à tout prix » vont avoir pour effet, à terme, d’évoluer vers des lignes et un style qui, s’ils afficheront et rappelleront clairement les origines aéronautiques de leur constructeur mais qui, aussi modernes et originales qu’elles soient, n’en apparaitront pas moins comme déconcertantes et déroutantes et donc trop difficiles à assimiler pour la plupart des automobilistes de l’époque, surtout sur le marché des voitures de haut de gamme où ce n’est pas vraiment l’innovation (surtout dans le domaine du style) qui prédomine, mais, au contraire, plutôt un certain conservatisme. Un peu à l’image de ce que fera plus tard Citroën dans les années 50 et jusqu’au début des années 70 : au lieu de chercher à séduire le « tout-venant » avec des modèles qui (tant sur le plan technique qu’esthétique) soient le plus « consensuels » possibles, Voisin, empruntant un chemin radicalement opposé, cherchera, au contraire, d’une certaine façon, à « fanatiser » un cercle, certes fidèle, mais aussi assez restreint d’aficionados, qui, en roulant en Voisin, affichaient ainsi clairement leur différence, et à se démarquer du reste des automobilistes de l’époque.

Voisin C7

Malheureusement pour Gabriel Voisin, comme pour d’autres, qui ont fait de « l’originalité à tout prix » leur leitmotiv et qui cherchent, de façon « obstinée » à avancer « contre vents et marées » dans la voie qu’ils ont tracée, l’originalité esthétique et la singularité technique ne payent pas toujours. Et si Voisin, comme les autres marques spécialisées dans les modèles de prestige, ont pu profiter de la prospérité des années 1920, à partir du début de la décennie suivante, avec les ravages provoqués par la crise économique (qui a éclatée aux Etats-Unis en 1929), le ciel va rapidement s’assombrir. Or, coïncidence malheureuse, c’est au moment où l’économie occidentale s’effondre que le constructeur, ainsi qu’un certain nombre de ses confrères, présente une série de modèles fort ambitieux, notamment une imposante douze cylindres. Avec la raréfaction de la clientèle fortunée, auparavant friande de ce genre de voitures, les nouveaux modèles Voisin avoir bien du mal à trouver preneurs. Au début des années trente, Gabriel Voisin, victime comme tant d’autres de la crise, se voit alors obligé de céder son entreprise à un groupe de financiers belges dirigé par Matthieu Van Roggen (déjà actionnaire, en Belgique, des marques Minerva et Impéria).

Si Gabriel Voisin était avant tout un inventeur (c’est-à-dire un dessinateur et un ingénieur) bien plus qu’un industriel ou un homme d’affaires, et si la comptabilité d’entreprise n’a jamais été son talent premier, les financiers belges qui géreront pendant plusieurs années la marque et l’usine d’Issy-les-Moulineaux ne seront pas, eux non plus, des modèles en la matière. En 1933, après une bataille financière et juridique longue de plusieurs années, il parvient finalement à reprendre en mains les rênes de son usine. Au moment où son fondateur revient aux commandes, les effets de la crise économique mondiale se font toujours sentir et l’époque n’est donc guère propice aux innovations. D’autant que, comme mentionné plus haut, le constructeur est dans une situation assez précaire et que les modèles de la gamme du moment n’ont plus guère, esthétiquement parlant, de quoi séduire la clientèle potentielle. Encore largement inspirée de celles de leurs devancières de la fin des années 1920, les lignes « cubiques » des voitures de la plupart des modèles de la gamme, avec leur pare-brise vertical et leurs carrosseries tout en angles droits, apparaissent franchement démodées.

Voisin C25 Aérodyne

C’est pourquoi l’une de ses premières tâches, une fois redevenu maître de son usine, est de mettre en chantier l’étude d’un nouveau modèle inédit capable de remettre la marque sur le devant de la scène. Pour tracer les lignes de cette nouvelle voiture, Gabriel Voisin fait appel à son dessinateur en chef, André Noël. Sous la supervision étroite du fondateur, ce dernier va réaliser une imposante berline dont le style radical, qui ne ressemble à aucun autre modèle de la production française de l’époque et est reconnaissable entre mille, ne va pas manquer de faire sensation. Baptisée Aérodyne, les lignes de la nouvelle Voisin, si elles affichent clairement leur lien avec celle de ses devancières des années 1920, s’avèrent toutefois nettement plus modernes et aérodynamiques et, aussi, encore plus avant-gardistes. Les lignes des ailes comme celle du profil de la carrosserie rappelant d’ailleurs clairement celles d’une aile d’avion, rappelant ainsi, explicitement, que Voisin était un constructeur d’avions avant de construire des automobiles.

Voisin C25 Aérodyne

Il faut alors chercher dans l’univers de la compétition, avec certaines voitures dotées de carrosseries assez profilées qui s’illustrent alors sur les circuits, pour trouver un style aussi radical. Vue de profil, la Voisin Aérodyne se distingue, en effet, par ses deux grandes courbes qui en délimitent les contours, l’une formant la ceinture de caisse et qui trouve son point culminant au niveau des portières (avec, toutefois, pour inconvénient de n’offrir qu’une surface vitrée assez limitée) et l’autre soulignant la ligne du toit. Sans doute est-ce pour pallier ce manque de visibilité latérale (tant par goût de l’originalité technique et esthétique) et pour assurer une bonne luminosité à l’intérieur de l’habitacle que Gabriel Voisin décide d’équiper son nouveau modèle d’un toit qui, en plus de recevoir une ligne de hublots de forme ovale (qui deviendront rectangulaires par la suite), est aussi rétr