Jean WIDMER, l’artiste des panneaux bruns des routes françaises

Le designer franco-suisse Jean Widmer, décédé à l’âge de 96 ans, laisse derrière lui une œuvre profondément ancrée dans le quotidien des automobilistes. Son héritage le plus visible reste sans doute les célèbres pictogrammes touristiques bruns qui jalonnent les autoroutes françaises depuis les années 1970. Conçus à une époque où l’expansion du réseau autoroutier soulevait de nombreuses questions esthétiques et culturelles, ces panneaux ont transformé la route en un espace de découverte plutôt qu’en simple lieu de transit.
À la fin des années 1960, les responsables des Autoroutes du Sud de la France, soutenus par le ministre des Transports Raymond Mondon, craignent de voir les bas-côtés envahis par des panneaux publicitaires, comme c’est déjà le cas aux États-Unis. Pour éviter cette dérive et préserver une certaine qualité visuelle du paysage, ils cherchent une alternative originale. L’architecte Henri Nardin, chargé de la conception de plusieurs tronçons autoroutiers, se tourne alors vers Jean Widmer avec une idée ambitieuse : imaginer une forme d’animation culturelle capable de valoriser le patrimoine français tout en occupant l’espace réservé à la signalisation.
Widmer puise son inspiration dans des pictogrammes observés au Mexique, conçus pour être compris par tous, y compris par les personnes ne sachant ni lire ni écrire. Cette approche universelle le séduit. Il entreprend alors un vaste travail d’observation et de simplification graphique. À partir des sites distingués par le Guide Michelin, il photographie, dessine et épure des symboles représentant châteaux, monuments historiques, paysages remarquables ou produits régionaux. Selon lui, tout ce qui se trouve à moins de quarante kilomètres d’une autoroute mérite d’être évoqué afin de susciter la curiosité des voyageurs.
L’objectif des ASF dépasse la simple indication touristique. Il s’agit aussi de rompre la monotonie des longs trajets et de favoriser les échanges à bord des voitures. Les pictogrammes deviennent ainsi des prétextes à la conversation entre conducteurs et passagers, une manière d’éveiller l’attention tout en enrichissant l’expérience du voyage. Cette dimension humaine et culturelle marque profondément la philosophie du projet.
Sur le plan technique, le défi est immense. Les images doivent être comprises en une fraction de seconde, à des vitesses pouvant atteindre 130 km/h. Widmer adopte donc un style minimaliste, supprimant tout détail superflu pour ne conserver que l’essentiel. Ce choix n’est pas sans difficulté : trop simplifier peut rendre l’image banale ou ambiguë. Pour symboliser le vin, par exemple, il opte pour la forme d’un tonneau plutôt qu’une bouteille, plus difficile à reconnaître à grande vitesse. Chaque pictogramme devient un exercice d’équilibre entre lisibilité immédiate et force symbolique.

Ce projet autoroutier, auquel il consacre près de sept ans, constitue pour lui l’un des travaux les plus importants de sa carrière. En développant un véritable langage visuel universel, Jean Widmer contribue à faire évoluer la perception du design graphique en France. Son approche novatrice attire rapidement l’attention des institutions culturelles. La reconnaissance obtenue grâce à ces pictogrammes lui ouvre notamment les portes du Centre Pompidou et d’autres grands établissements, où il remportera par la suite plusieurs concours.
Aujourd’hui encore, ces panneaux bruns font partie intégrante du paysage autoroutier et continuent d’accompagner des millions de voyageurs. Ils rappellent qu’une vision créative peut transformer une contrainte technique en expérience culturelle. Pour préserver la mémoire de ce travail, le Centre national des arts plastiques conserve une importante collection de ses maquettes, témoignant de la rigueur et de la modernité d’une démarche qui a marqué durablement l’histoire du design et la manière dont nous regardons la route.
Photos RPA














