Alfa Romeo 1900 C SS Boano

« Et puis sa bagnole, les gars, elle est drôlement bizarre, les gars… » Voilà sans doute ce qu’aurait laissé échapper le truculent Pierre Vassiliu en apercevant l’Alfa Romeo 1900C SS habillée par Boano. Sans doute évadée du monde de Marvel ou de celui des Thunderbirds, nous l’avons surprise en Hollande et elle ne nous a pas échappé.

Alfa Romeo 1900 C SS Boano de 1955
Alfa Romeo 1900 C SS Boano de 1955

Texte Philippe Gutiérrez, photos Xavier de Nombel

Heureux sont ceux qui ont pu l’admirer à Rétromobile. Comme toutes les raretés, surtout lorsqu’elles sont uniques, on parle en beaucoup et l’on s’interroge. Cela étant, le châssis 01846 est bien celui de la voiture qui était sur le stand du carrossier Boano au salon de Turin de 1956. Les photos d’époque sont en noir et blanc, mais la peinture deux tons ne fait pas de doute. En recoupant les informations, il ressort que l’auto était jaune à l’origine, avec le toit noir. C’est ce que confirme Jaap Braam Ruben, son propriétaire actuel néerlandais. « Elle a été repeinte en rouge à la fin des années soixante ou au début des années soixante-dix. Pour le reste, elle est entièrement originale, à quelques détails près comme les carburateurs, qui sont plus performants que ceux de la monte initiale. » C’est vrai que, les années passant, le rouge a pris une belle patine, ce qui fait que la voiture porte son âge comme il faut. L’intérieur est à l’avenant, avec des cuirs joliment érodés, des tapis de sols élimés, des boutons de commandes jaunis avec une légère opacité des parties transparentes. Tout cela sent bon le vintage et le glamour qui a déjà vécu ses plus belles années. On retrouve la même engeance quand on soulève le capot moteur où la vieille graisse semble assurer l’étanchéité du quatre cylindres et de ses deux arbres à cames en tête. Même si l’ensemble est finalement un peu « crassous », l’on se prend à se demander s’il serait ou non opportun de nettoyer tout ça ! Mais laissons de côté ces considérations de vieux collectionneur pervers, refermons portes et capot et reculons de dix pas.

Alfa Romeo 1900 C SS Boano de 1955
Le registre des immatriculations retrace la première décennie de l’auto. Propriétaires, dates et montants des transactions y figurent.
Alfa Romeo 1900 C SS Boano de 1955
Alfa Romeo 1900 C SS Boano de 1955
La 3000 C de Peron à Buenos Aires. Extérieurement, les différences sont minimes.

Habit de lumière à l’italienne

On a beau en faire et en refaire le tour, la Boano ne souffre pas la critique. L’auto est simplement sublime. Sa cohérence est parfaite, la ligne de caisse équilibrée et le pavillon d’une luminosité exceptionnelle. Les apports de chromes ou d’inox sont discrets et se limitent à mettre certains volumes en exergue. L’ensemble ne présente aucun angle ni arête. Toute en rondeurs, certes, mais avec un profil qui suggère l’aptitude à pénétrer l’air et à atteindre des allures inavouables. L’auto est au point de convergence de l’esthétique et de l’aérodynamique. Fera-t-elle école ? Allez savoir. Toujours est-il qu’on retrouve un peu de ce concept dans le pavillon de la Chevrolet Corvette 1963, ladite Split-Window. Et, quitte à faire hurler, peut-être que Dick Teague avait-il encore en tête le coup de crayon de la Boano quand il a vitré l’habitacle de l’AMC Pacer. Cela étant, les plus orthodoxes des critiques préfèreront trouver dans l’arrière-train de la séduisante italienne, avec sa moulure caudale “à la Letourneur & Marchand”, l’inspiration des carrosseries goutte d’eau des grand maîtres de l’entre-deux guerres. Mémorisez-en les lignes et les détails car cette auto est unique comme le chef-d’œuvre d’un compagnon du Tour de France. Mais elle ne l’a pas toujours été. En effet, en 1955 Mario Boano devait carrosser un châssis Alfa Romeo à la demande d’un connaisseur : le président de la République Argentine, Juan Domingo Peron. Le travail sera exécuté sur un châssis initialement habillé d’une carrosserie Colli. Il est clair que Boano a été fortement influencé par les très fameuses Disco Volante. Les deux voitures qu’il réalise sont tellement belles et tellement ressemblantes que la confusion sera inévitable. Pourtant, le joujou du président argentin sera fondé sur un châssis d’Alfa Romeo 3000 CM. Pour faire simple, l’engin est équipé d’un moteur à six cylindres de trois litres et d’une suspension arrière qui fait appel à des barres de torsion, sensiblement différente de celle du châssis 1900. Vue de l’extérieur, quelques détails diffèrent encore comme par exemple les échancrures en haut des baies arrière et les extracteurs d’air latéraux en retrait des passages d’ailes de la voiture argentine. Cela étant, cette confusion n’est plus de mise depuis longtemps. Peron n’aura guère le loisir de profiter de sa voiture, laquelle sera accidentée bien plus tard par un autre propriétaire. Il y en aura plusieurs et le dernier en date lui redonnera une carrosserie reproduisant le dessin de Colli, identique à sa carrosserie d’origine.

Alfa Romeo 1900 C SS Boano de 1955
Derrière les roues fils, les freins à tambours Girling sont efficaces à condition de solliciter vigoureusement la pédale du milieu.
Alfa Romeo 1900 C SS Boano de 1955
Comme toute sportive qui se respecte, la planche de bord offre une généreuse poignée de maintien.
Alfa Romeo 1900 C SS Boano de 1955
Alfa Romeo 1900 C SS Boano de 1955
Alfa Romeo 1900 C SS Boano
Alfa Romeo 1900 C SS Boano de 1955
Alfa Romeo 1900 C SS Boano
Alfa Romeo 1900 C SS Boano de 1955

Boano en deux mots

Felice Mario Boano va installer son entreprise de carrosserie à Grugliasco en 1954. Boano vient de quitter la Carrozzeria Ghia l’année précédente, une entreprise qu’il avait achetée dix ans avant, en 1944. Les premières réalisations se feront sur des châssis Alfa Romeo avant d’utiliser des châssis Abarth et surtout Ferrari. C’est cette dernière marque qui donnera à Boano ses plus beaux chantiers parmi lesquels un coupé 250 GT. Quand en 1957 Mario Boano a l’occasion de mettre sur pied et d’animer le bureau de style de Fiat, il donne un coup de frein à la production de son entreprise et finit par la fermer. Il fait néanmoins passer les carnets de commande à l’un des ses principaux collaborateur et gendre, Ezio Ellena, ainsi qu’à son ex-associé, Luciano Pollo. La toute nouvelle Carrozzeria Ellena continuera de fabriquer des Ferrari 250 GT Boano. Elle cessera définitivement ses activités en 1966.

Alfa Romeo 1900 C SS Boano de 1955
Alfa Romeo 1900 C SS Boano de 1955